Avec Bjorn Borg sur le court central !
Nous passons devant Borotra, dit le Basque bondissant, figé dans un éternel présent depuis Vichy et la collaboration. Roland Garros a des réminiscences étranges d’un temps révolu. On pense à cette fameuse “ceinture verte”, de parcs et de stades, imaginée par les urbanistes du régime de Vichy pour isoler Paris de la banlieue rouge ( le périphérique n’existait pas encore!). Les Allemands, dans le même temps, avaient imaginé le “Gross Paris”, le Grand Paris qui englobait la banlieue. Les deux programmes continuent à se tirer la bourre, mais nous, on s’en fout royalement. On est là pour fêter les soixante-quinze ans de la marque au crocodile. On est là pour ce polo qui dans le monde entier est synonyme de qualité française. Rien n’est plus chic pour un bandit des favelas de Rio de dépouiller les porteurs de cette glorieuse marque. En Mauritanie c’est comme ça que l’on traque l’otage à forte valeur ajoutée. La chemise Lacoste est un signe de qualité. A Bagdad, c’est même un label recherché au marché aux otages. Nous grimpons les marches du court central, et soudain, tels des hommes sur les hautes falaises du monde nous restons à l’arrêt, comme des chiens de guerre. Devant nos yeux brillants se découvre un court central transformé en piscine d’abondance. Je voudrais réciter une ballade de François Villon, mais mon corps est plus rapide que mon esprit. Me voilà crawlant dans la foule entre les happy few et les flûtes de champagne. Sur de grandes estrades des bourgeoises bordelaises se déhanchent comme pour un rallye. Je lève les yeux au ciel et j’aperçois… le ciel… Le même quadrilatère azuré qui vit la victoire de Borg, et Mac Enroe. Seul Gilles Deleuze savait parler du tennis dans son abécédaire : Borg, qui applique le principe démocratique au tennis, ce style a deux mains, ce frappeur besogneux que n’importe quel prolo était capable de comprendre, et puis son contraire, Mac Enroe, l’aristocrate, le style improbable aux éclairs de génie, que nul ne peut reproduire. Je zigzague dans ce théâtre du crime de lèse-majesté ou le tout-venant, du gros lard au mannequin, peut impunément fouler au pied les légendes du tennis. Alors, en pleine crise d’héroïsme, en extase devant l’Olympe, je tombe à genoux et je lève les bras au ciel en hurlant le cri de la victoire…!


