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Bruno Manser est mort au Baron

Jun 3rd, 2008 • Par Tristan Ranx • Catégorie: Infrarouge

Les éditions Scali et Technikart organisent un cocktail au Baron pour la sortie de leur “hors-série” sur mai 1968. Les portes de l’ancien bar à hôtesses sont grandes ouvertes. Une faune éclectique et assoiffée de bourbon se tasse près du bar. Dans le fond Patrick Eudeline entame un solo de guitare puis c’est au tour de Marie France, de balancer “son ménage à trois”. Boris Bergman lit un texte. Jusque-là, tout va bien. Le liquide sirupeux réchauffe les entrailles, et on se laisse bercer par les braillements sans chercher plus loin. J’aperçois Thierry Théolier avec sa casquette. Une silhouette attire mon regard, il s’agit du dandy imprévisible Samuel Segas, qui se déhanche en caressant une joue. Soudain, le porte-voix annonce l’arrivée d’un vieux de la vieille, le journaliste grand reporter Jean Bertolino. Il faut dire que la plupart de ceux qu’il a interviewé sont morts : guérilleros, dictateurs, terroristes, narcotrafiquants… Tous, ad patres, sauf lui. Il est La mémoire vivante du royaume de Truanderie, le témoin de cette formidable engeance de mauvais garçons, d’argousins, et de tortionnaires… Il faut pourtant bien penser à la retraite, et le vieux baroudeur ressort un ancien bouquin sur 68 : “Les trublions”. Et voilà notre matamore de la caméra embarquée, se lancer dans une diatribe sur la révolte des petits bourges de 68. C’est beau de revoir papa et maman courir un pavé dans la main en se prenant pour Bakounine ou Che Guevara… On laisse passer le flan révolutionnaire par politesse, un peu énervé par la fin annoncée de l’Open Bar. On a soif comme Knut Hamsum avait faim. Et comme le disait le futuriste Carli, “les révolutions ne se font pas le ventre plein !” , par contre, avec un coup dans le nez, on prend le palais d’Hiver ou le Rocher de Monaco. Bertolino, brandit, et c’est chose peu commune au Baron, une petite bouteille d’eau minérale. Cette icône moche du bien être m’agace comme un métronome. Balance ta flotte BertolIno ! Rien n’y fait, l’homme n’est point télépathe et refuse de lâcher l’eau plate. Il s’emporte soudain sur des sentiers balisés à la manière d’un taureau qui biaise. “ La Révolte ! La Révolte du XXIe siècle, sera la révolte écologiste ! “ Sur le coup, je manque m’étouffer, et il n’est pas question que j’applaudisse de telles âneries, pas plus que je n’aille manger des quenelles à Grenelle. Il n’y a rien qui m’énerve plus que cette nouvelle écologie des ronds de cuirs, ces diktats mondialistes qui réinventent les Dix commandements à base de fumier. Ah ! Elle est belle la révolte, et elle voudrait vous faire bouffer cinq fruits et légumes par jours : cinq cerises ? Ou cinq citrouilles ? Pour le coup, j’ai une envie de rognons ! Le grand reporter vient s’assoir à côté de moi sans lâcher ses sels minéraux. Je me penche vers lui en tendant la main
-Bonjour Monsieur Bertolino”, il me regarde effaré serrant sa petite bouteille comme on étrangle le borgne. Je range ma main inutile.
-Je vous ai rencontré en Alsace il y a quelques années, j’étais avec Christophe de Ponfilly… c’était quelques années avant son suicide !
Son visage s’illumine
-Oui, j’y allais souvent !
Et je continue sur ma lancée :
-Je me souviens qu’à l’époque vous aviez parlé de ce Suisse devenu le défenseur des tribus penans de Bornéo…”
-Bien sûr, c’est Bruno Manser !
-Cela fait des années qu’il a disparu, dis-je
Bertolino hoche la tête.
-Il a été tué…Dit-il.

Je laisse Jean Bertolino à son présent minéralisé. Le nom de Bruno Manser aura été prononcé au Baron ce soir. La chose est certainement unique et historique. Une remise à niveau entre 1968 et 2008. La température monte. Le fantôme de Bruno Manser passe devant le bar. Il est torse nu, les cheveux coupés au bol à la manière Pénane et il porte ses petites lunettes rondes d’universitaire. Je le vois faire l’accolade à Thierry Théolier et Samuel Segas. Il leur raconte certainement son combat contre les compagnies forestières japonaises et des potentats locaux, sa lutte acharnée pour sauver la forêt et les derniers hommes libres de Bornéo.

Bruno Manser me fait penser à Learoyd, le Roi irlandais de Bornéo, le personnage de “l’Adieu au roi” de Pierre Schoendoerffer. Je regarde Jean Bertolino, et lui aussi me fait penser à un personnage :Fergusson, l’étrange officier supérieur de Learoyd.

“ Fergusson restait imperturbable. Il était un mur, une digue qui résistait à tous les assauts. Pourtant derrière ce masque de certitude, un doute poursuivait lentement son chemin aveugle, jusqu’au jour d’octobre 1946 où comme la solution d’un problème difficile apparait soudain évidente et lumineuse, Fergusson sauta à l’eau.”

La révolte écologique prend la teinte de la tragédie et la petite bouteille d’eau vire au rouge. Le gouvernement malaisien avait envoyé 200 commandos pour traquer et tuer Bruno Manser, le Roi de Bornéo. Aujourd’hui, accompagné des riffs d’Eudeline, entre les suaves velours du Baron, nous pouvons imaginer un nouvel adieu au Roi.

Blessé, Bruno Manser agonise entre le bar et la porte du Baron. Les soldats d’élite ont sortis les kriss pour en finir une fois pour toutes avec le rebelle étranger. Bruno Manser sait qu’il va mourir. “ la vie est courte comme un pet !” avait-il l’habitude de dire. Manser fait face à ses tortionnaires, il sait ce qu’il lui reste à faire en tenant fermement son poignard devant lui.

“ La nuit, disait-il, c’est toujours pire que dans la journée. Tout est noir autour de toi et tu te traines dans la douleur. Ce que j’ai vécu pendant les quatre semaines après la morsure du serpent, si c’était la fin de ma vie, je me serais directement coupé la gorge ou j’aurais demandé à quelqu’un de le faire. Je ne voudrais pas souffrir comme ça une deuxième fois.”

1Bruno Manser

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Tristan Ranx is Ecrivain. Lauréat du Prix du magazine Technikart 2008 pour son roman " La cinquième saison du monde" (à paraître).
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