JE SENS FORT
Mardi 22 avril, 2008 • Par Adeline Grais-Cernea • Catégorie: Once upon a fuckJe sens fort.
J’ai la tête de quelqu’un qui vient de baiser.
J’en ai l’allure, l’odeur et sûrement le goût aussi.
J’ai la coiffure de quelqu’un qui vient de baiser, maquillage dégoulinant, fringues, la bouche de quelqu’un qui vient de baiser.
Je rentre ce matin.
Il est 7h16, je suis dans le métro. Je rentre chez moi. Dans la rame il n’y a pratiquement que des hommes. Ligne 7. Les hommes me regardent. Pas tous. J’ai vraiment la tête de quelqu’un qui vient de baiser. Je reste droite, les joues creuses, inébranlable, le regard fixe et vide. Je dois dégager ce truc qui les existe. Je dois dégager ce truc de chienne qui vient de se faire prendre. Mon chignon rend l’âme, ma veste est tâchée, je sens l’alcool. Je dois avoir les yeux rouges. Petite pouf. Je ne regarde personne. Je ne regarde que moi. Dans le reflet de la porte du wagon. Je trouve que j’ai maigri. Mes joues veulent se toucher de l’intérieur. Je les sens disparaître entre mes dents. Je sens ma mâchoire qui cale et ma clavicule qui capitule. Je ne sens pas la lueur dans mes yeux. Opéra. Je descends. Les couloires. Il faut marcher. Il faut marcher vite. Sinon je ralenti, je tombe. Je suis fatiguée. Quai du RER A. Je reste debout. Les gens vont travailler. Personne ne peut croire que je vais travailler. Tout le monde peut penser que je rentre de travailler. Le RER arrive. Je monte dans une nouvelle chaleur humaine qui enveloppe ma poisse. J’ai peur de sentir le cul. J’ai peur de sentir trop fort. J’ai du vernis à ongles rouge, une frange, et des converses sales. Je suis typique. Mais ce matin, ce matin je ne me fonds pas. Je vais m’assoire. J’ai l’impression de sentir mauvais. J’ai l’impression de me forcer à assumer ce genre d’odeur et que ça se voit. Je sors un livre. Je lis et savoure cet autoportrait décalé de la pute qui lit Deleuze avant d’aller se coucher. On dirait que je suis nue sous ma veste. Une veste courte à épaulettes, un peu épaisse, cintrée. En dessous un tee-shirt. Un décolleté. Un tee-shirt, qui sous ma veste, n’existe pas ce matin. Le train sort du tunnel. Le paysage de Nanterre défile. Les grues. La Seine. Les grues.
Chatou. Je sors de la gare. Je passe devant la boulangerie, et croise la patronne. Elle discute avec une voisine. Je lui dit « Bonjour, bonjour ! », en souriant ; le sourire de la fille dynamique, en pleine forme. Elle me sourit. Elle a senti mon parfum. Elle me dévisage. Elle se rend compte qu’il est 8h00 du matin et que je rentre chez moi. Elle tente de cacher une grimace. Je me sens sale. Je n’irai pourtant pas me laver. Je rentre chez moi. Enlève mon jean. Mange une biscotte. Bois un verre d’eau. Me glisse dans mon lit. Allume la télé. Maya l’abeille veut savoir comment sont vraiment les humains. Je peux le lui dire.
Ce matin, je suis sortie d’une boîte de nuit vers 5h30. A l’intérieur un garçon a tenté plusieurs fois de m’embrasser. Il a tenté de me caresser. Et quand tout tremblant, sous le coup de l’émotion, il a fini par m’empoigner maladroitement un sein et a introduit sa grosse langue dans ma bouche, j’ai coupé court et lui ai demandé de partir.
Ma meilleure amie qui m’hébergeait ce soir là est venue me chercher « Allé on y va ? ».
Elle rentrait avec un garçon qu’elle voulait depuis longtemps. Moi je ne me laisse jamais tenter par ce que je voudrais. On a pris un taxi tous les trois. Je suis sortie de la voiture sans dire au revoir au chauffeur. J’ai fais le code de la porte cochère. Ils suivaient. Elle vit avec ses parents. Nous n’avons pas fait de bruit. Sommes rentrés dans sa chambre. Elle m’a laissée son pieu. J’étais seule mais j’avais un grand lit. Ils ont installé une couverture sur la moquette. Il faisait presque noir. Je les ai écoutés malgré moi faire l’amour, par terre. J’entendais ces bruits interdits. J’avais l’impression d’avoir 5 ans. De surprendre quelque chose de mal et de faire semblant de dormir pour ne pas déranger. Qu’on m’oublie. Au bout d’une heure j’ai fait semblant de me réveiller en poussant un léger murmure et je suis partie sans les regarder. J’avais honte d’avoir été là. Je ne m’étais pas déshabillée. J’ai enfilé ma veste. Pris une compote dans le frigo pour tenir le coup et affronter la rue. Affronter le matin et le Xème arrondissement.
Je suis rentrée chez moi.
Et tout Paris a croisé leur regard.
Je suis rentrée chez moi,
Et ma boulangère a pensé que ça sentait fort
Je suis rentrée chez moi
avec leur odeur.
J’avais mis leur parfum.
Madeleine, 17 ans
Adeline Grais-Cernea est au lit dans le texte.
BORDEL n°9 (en librairie),Standard Magazine, AMUSEMENT, T.I.N.A ed. è®e. Marion Paris Grosse Pute,
"Le Bon Sens de la défaite";"TELECTOR 07"; "Once upon a room": "Entretiens avec AGC", "Spasmes de la vie ordinaire"
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