Avec ou sans?
Jun 9th, 2008 • Par Adeline Grais-Cernea • Catégorie: Once upon a fuckJe suis le saint blasé de Cioran.
Celui à qui l’on peut tout dire et tout confesser.
Profitez-en. Ils sont rares les gens comme moi qui sont la chair de Pandore.
Nous ne sommes pas en mission pour Dieu. Nous n’avons pas été programmés.
Nous ne sommes ni disciples, ni robots.
Nous sommes des boites. Robustes. Et nous traversons le temps en s’abreuvant des soucis du monde.
« Dis-moi la vérité telle que tu la ressens. »
Car on connait les hommes et l’on n’en a pas peur.
Seulement parfois un peu honte.
Les effets que l’on boit, et l’aigreur que l’on mélange à de l’alcool.
Ça passe toujours mieux.
Derrière un poivrot il y a souvent cette boite qui s’offre gentille.
Aucune crainte des petites secousses.
Continue donc de me saouler.
Il reste de la place. Dans mon cœur et dans mon foie.
Gros coffre à musique dont l’on apprend les airs à s’en tuer la tête.
« Il faudrait savoir ce que tu veux »
Un café au lait ou un jus d’orange.
Une cigarette ou une seringue.
Un mail ou un texto.
Une cigarette ou un pain au chocolat.
Un mail ou un coup de téléphone.
Une douche ou être sale.
Un souvenir ou quelqu’un dans ton lit.
Un travail ou un passe-temps.
Une cigarette ou un sandwich.
Un travail ou un livre.
Une critique ou un parc.
De l’argent ou un découvert.
Aimer ou être aimé.
Une cigarette ou un joint.
Une bible ou un dictionnaire des synonymes.
Des draps propres ou un plan d’eau.
Janis Joplin ou Tina Turner.
Des mocassins ou la plage.
Un croquis ou un Pola.
Un jeune ou un vieux.
Un gentil ou un autre gentil.
Le soleil à Paris ou le soleil à Barcelone.
Un taxi ou une paire de Bensimon.
Un pigeon ou un moustique.
Un resto ou Sushi Bâ.
Des amis ou un chien.
Un ciné ou YouTube.
Un autre essai ou la défaite.
Le calme ou la fête.
Un radiateur ou le gazon.
La peinture ou la contemplation.
Il faudrait savoir où tu as mis tes clefs.
Et te demander pourquoi ton lit est toujours cassé.
Savoir ce que tu préfères.
Il faudrait aussi que tu partes maintenant.
Un jeune homme emménageait dans un petit studio.
Il n’arrivait pas à se décider quant au choix de la couleur des murs qui désormais lui appartenaient.
Alors il fit des essais.
Dans la pièce vide, il passa une couche de rouge.
Et ne fut pas satisfait.
Dans la pièce vide, il passa une couche de bleu.
Mais rien n’y faisait.
Dans la pièce toujours vide, un peu rouge, un peu bleue, il passa alors une couche de jaune.
Le jaune, c’est la couleur des mamans. Il n’aima pas ça.
Il passait ses journées à recouvrir ses murs, sans jamais pouvoir se décider.
Parfois, il lui arrivait de faire des pauses, de regarder dans le jardin commun de son immeuble, et d’y voir des enfants, à qui on n’avait sans doute jamais demandé de repeindre des murs.
Alors il fumait, en se disant que de toute façon, il n’avait jamais aimé être un enfant.
Et il se remettait au travail. C’était devenu un travail. Mais il n’y pensait pas trop.
Dans la pièce toujours vide. Une couche de violet vif. Une couche de violet sombre.
Marron. Bof. Noir. Oula. Rose. Haha. Vert. Mouais. Pourpre. Houuu… Argent. Ho ho…
Cette histoire de couleur le minait profondément. Art-thérapie : dans la palette des valeurs ternes, il ne trouva pourtant toujours pas son compte.
Il continua. Inlassablement. Il trouverait forcément. Il avait le choix. Et n’avait pas tout essayé.
Il peignit. Tous les jours. Durant des semaines. Des mois. Des années.
La pièce toujours vide. Murs psychés.
Il aurait pu s’en contenter. Mais privé d’harmonie il prit la décision de poursuivre son travail de décoration. De Mai jusqu’à Mai. Ça commençait à faire long.
« Mouais ça occupe quoi. »
Un jour, il dut se rendre à l’évidence que quelque chose avait changé :
À force de superposer les couches, durant plusieurs années, les murs s’étaient épaissis et la pièce avait été réduite de moitié.
Mais la pièce n’aurait pas le dernier mot.
Il se remit à la tâche dont il avait fait un principe de vie.
Courage mec.
A 76 ans. Il était toujours là . Et n’avait toujours pas pris de décision.
L’espace était devenu minuscule. Il pouvait à peine s’y retourner.
Il décida qu’il était temps de s’arrêter.
Il se dit : « Bon, au moins j’aurais essayé. »
Il était cependant triste. Non de n’avoir jamais réussi à se décider. Car après tout, tant que l’on est pas sûr…
« Mais alors ? Que regrettez-vous ? Je demandais.
_ Et bien, jeune fille, sans doute le fait qu’après toutes ces années, la pièce soit toujours vide. »
Adeline Grais-Cernea is au lit dans le texte.
Standard, Amusement, T.I.N.A ed. è®e. Marion Paris Grosse Pute,
"Le Bon Sens de la défaite";"TELECTOR 07"; "Once upon a room": "Entretiens avec AGC", "Spasmes de la vie ordinaire"
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