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en terre inconnue

Jul 18th, 2008 • Par Adeline Grais-Cernea • Catégorie: Once upon a fuck

On danse sous la terre et vous n’avez pas idée de comme on s’amuse.
On s’aime sous la terre et l’on se love sans savoir si vous comprendriez.
On travaille à la vie dans toute la simplicité de nos corps.
Traversant vos chairs comme vous traversez le temps.
Nous sommes les dieux d’une planète, et les offrandes ne s’arrêtent jamais.
Disciples idiots.
On ne fait pas de cuisine.
Vous nous laissez suffisamment.
Vous nous gâtez.
Renouvèle la foi dans le trépas de vos familles qui pleurent, et nous maudissent.
Rachat des fibres qui vous ont hier rendus heureux.
On en fait des forêts. Des fruits. Des adieux.

Est-ce que savoir qu’on va mourir électrocuter par son grille pain en essayant de s’allumer une cigarette, justifie qu’on s’arrête de fumer prématurément ?
J’ai été enterrée le 23 Juillet 1997. J’avais 20 ans.
J’ai suivi toute la cérémonie en direct. J’aurais voulu crier que je n’étais pas morte et en profiter pour dire que tout ce que racontait l’oncle Henry dans son discours funèbre n’était pas vrai, mais a priori j’étais morte, je ne pouvais pas crier et encore moins blâmer le pauvre tonton qui s’était donné du mal pour aligner 3 lignes grammaticalement correctes.
Décédé, la forme l’emporte. Les contenus sont obligés de se taire.
Ils avaient collé la cousine Bertille pour gérer le lancement des différentes musiques.
A croire que, tant qu’il y aura des morts, Mozart restera à la mode.
Bertille, qui avait toujours rêvé d’être Dj, était ravie. Elle enchainait tout d’une manière catastrophique, obligeant le prêtre à toussoter après chaque lecture pour lui donner le top.
J’attendais. Allongée dans le cercueil, me demandant à quel moment j’allais enfin perdre connaissance, à quel moment j’allais voir la lumière. Youhou ! Qu’est ce qu’ils foutent en haut ! L’impression d’avoir 4 ans, d’être sur le pot, et d’attendre qu’on vienne me torcher.
En vérité, j’avais perdu connaissance depuis belle lurette, j’étais morte, je ne pouvais pas crier et encore moins me chier dessus.
La cérémonie dura son temps, rien de particulièrement émouvant.
Ils me sortirent de l’église. Je pouvais entendre les oiseaux et imaginer qu’il faisait froid.
Procession hivernale. De quoi avoir le bourdon.
J’entendais leurs petits pas dans le gravier. Ils devaient être 6 ou 7, grand max. Ils parlaient à voix basse. « Il faut leur dire que le temps n’est plus aux cachoteries et que c’est la dernière occasion que j’ai de les entendre ». Ils préféraient laisser causer le curé.
C’est l’heure des derniers adieux. Si vous voulez passer près du cercueil pour une dernière prière ou un dernier mot, c’est le moment.
Et moi j’étais toujours là. Toujours à l’écoute. Toujours enfermée. Je ne me sentais pas mal. Je n’étais plus claustrophobe. Je n’avais pas l’impression de devenir folle. J’attendais juste qu’il se passe quelque chose. On m’a promis des sentiers blancs, des arc-anges et tout le bordel, j’ai été sage pourtant, merde qu’est ce qu’il se passe à la fin ?
Ils passèrent un à un devant la tombe, et balancèrent tous une rose dans le trou. Le boucan, merci bien. Et puis ils partirent bouffer des saucisses chez la tante Agathe. Je le sais parce que j’ai entendu Henry qui disait : « Tu as sorti les chipo du congèle avant de partir ? »
Tous les vivants doivent maintenant partir.
Je me suis retrouvée seule. Dans ma fausse. Sur le dos. A rien pouvoir glander d’autre que de penser.
Sans pouvoir se racler la gorge, ni se toucher le menton, ni prendre l’air grave, ou l’air songeur, ni même faire un truc avec mes doigts qui m’aurait donné une certaine suffisance vis-à-vis de moi-même. Rien. Réfléchir, et c’est tout.
C’est à ce moment là que j’ai entendu de la musique. Des voix. Harmonieuses. Enfin presque.
J’ai dit : « Allons bon, qu’est ce que c’est que ça encore ? »
Et quelqu’un m’a instantanément répondu, tout en hurlant à moitié :
« Ce sont les cendres du crématorium, elles ont montée une chorale y’a un mois…quelle idée franchement…elles chantent comme des casseroles. Leurs urnes sont tellement près les unes des autres qu’elles n’entendent rien. Mais écoutez-vous un peu, bandes d’oies ! »
Ca venait de la tombe voisine. J’ai reconnu l’accent. Une voix d’homme. De vieil homme. Avec un accent assez prononcé et assez particulier pour que je le reconnaisse immédiatement :
« Papi ? »
On m’avait foutue à coté de papi.
Manquait plus que ça.
« Oui c’est moi, ma p’tite poule, comment ça va ? J’étais loin de m’imaginer que c’est toi qui viendrais là en premier, qu’est ce qu’il s’est passé ? On t’a assassinée ? »
Mon grand-père est décédé en 1989. D’un arrêt cardiaque. Ma grand-mère l’a suivi à quelques mois d’intervalle. Suicide.
« Non, un accident. Stupide. Mamie est là aussi ? »
« Oh non penses-tu ! »
« C’est à cause du suicide… elle n’a pas pu atteindre le paradis ? »
« Le paradis ? Quel paradis ? Non, elle a juste été bouffée par les vers, et elle est partie. »
Il m’expliqua alors.
Une fois mort, nos âmes restent prisonnières de notre corps jusqu’à ce que celui-ci disparaisse totalement. Si l’on a été réduit en cendres, et foutu dans une urne bien hermétique, c’est généralement bien plus long. Parce qu’il faut attendre que les cendres soient éparpillées au vent, puis toutes assimilées par un organisme lambda.
Pour nous autres, cadavres ensevelis, c’est un peu plus rapide, quoique très variable. « Nous ne pouvons compter, grosso modo, que sur les vers, et quelques insectes à la limite », qui selon la décomposition de notre chair et l’émiettement de nos os, nous digèreront plus ou moins vite.
« Mamie était bien tendre ». Et quand il n’est resté qu’un tout petit grain de poussière de son corps, elle a dit à mon grand-père qu’elle sentait arriver la fin.
« La fin ? Mais, est-ce que ce n’est pas censé être déjà la fin ? Je veux dire. On est mort ! »
Papi continua de m’expliquer en me demandant d’arrêter de poser des questions, et me disant que de toute façon je comprendrai quand je serai morte depuis plus longtemps.
Il semblerait que, tout comme la vie, la mort est à son terme, une fin totalement inconnue.
Certains morts y réfléchissent beaucoup. Ils passent même tout leur temps à y penser et à énoncer des théories sur le sujet. Du coup beaucoup de post-religions émergent, parce qu’évidemment du temps de la vie, on n’avait pas envisagé la mort comme on aurait dû. Tout le travail est à refaire et les synthèses sont de plus en plus compliquées. Beaucoup prennent leur religion de départ, christianisme, judaïsme, islam etc… pour expliquer la mort et envisager l’après mort.
« Mais, est ce qu’on ne serait pas plutôt dans une sorte de purgatoire ? »
« Oula non. Quel purgatoire. Un truc de bonnes femmes hystéros ça. On n’a rien à expier ici. Et personne ne nous promets le paradis. On fait juste notre temps et après…, qui sait ? »
Il continua.
Ici, on a conscience d’être enfermé mais ce n’est pas un souci. Tout comme sur la Terre les vertus de la gravitation nous rendaient tous prisonniers du sol, sous la terre, ou dans la Terre, ou juste mort, les choses sont identiques. On est confiné dans notre boîte ou notre pot, mais la mort continue et l’on fait avec sans pour autant devenir totalement cinglé. On passe son temps à discuter avec nos voisins de tombes, à écouter les familles qui viennent pleurer, à méditer, à se faire des blagues, à jouer au jeu des devinettes, ok je pense à un animal, et cela nous comble autant que de faire l’amour ou de se préparer une bonne bouffe. Le corps n’est plus, et n’a même jamais été. La sensation de manque n’existe pas, puisque la sensation n’existe plus, et l’on se souvient des émotions comme quand vivant l’on se souvenait d’avoir été dans le ventre de sa mère « Et après ? »
« Aucune idée ! Je ne préfère pas y penser ! Il ne me reste pas bien longtemps à tenir de toute façon.
Je ne suis plus qu’une ruine de squelette. J’espère juste retrouver ta grand-mère. Si possible en toge blanche à moitié nue dans un jardin de raisins rouges…HA HA HA n’importe quoi ce vieux ! »
« Et en attendant ? » je demandai.
« En attendant ma p’tit poule, on ne peut que se remémorer sa vie, on a même tout le temps d’y penser. Et si la vie ne t’as rien expliqué, la mort n’a d’autre but que d’apprendre à se connaître enfin. »

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