Spasmes de la vie ordinaire – L’Appendicite
Quand vers 14 ans j’ai arrêté de faire de la danse classique à raison de 20heures par semaine, et me suis lancée dans le concours de la fille qui grossit le plus vite au monde, j’étais loin de me douter tous les problèmes et péripéties qui découleraient de cette fâcheuse décision.
Il faut bien avoir conscience, que lorsque son corps change, tout change. La vie change. Ton cerveau change. Le ciel change. Les goûts. Les odeurs. Les papillons. Les jeux. C’est terrible à dire, lorsque la peau acquière ce nouveau vocabulaire, celui qui met à l’aise par des « je suis moche et grosse », les aspirations légères prennent comme toi, malheureusement, tout dans le cul.
Lorsque le corps d’une *FILLE* change, *allo ?!* Alors là oui, tout change, oui, tout change. P’tin qu’est ce qu’on a changé quand même. Fais pas ta pétasse. Relève-toi et tiens-toi droite, c’est déjà assez pénible de devoir compter les boutons que tu as sur la gueule.
La proportionnalité des rapports que tu avais mis si longtemps à établir, pour ne pas devenir complètement barge -et Dieu sait qu’à la préadolescence la question est justifiée- est remise en question de manière assez brutale et toujours dans un excès de sébum : « Je sais, j’aurais pas dû y toucher. » Cette phrase, oh cette phrase ouais, autant te dire qu’elle reviendra souvent dans ta vie, et pas qu’un peu.
Tes passions automatiques, instinctives et viscérales deviennent ces corvées qu’autrefois tu réservais à ton petit frère quand ta mère avait le dos tourné, et s’accumulent dans la journée comme les mauvais points dans le cartable d’un chenapan. C’est quoi toutes ces contraventions ? Misère.
Plus rien ne te plait. Il faut revoir le cahier des charges dans son intégralité, et pleurer de constater que plus rien n’est adapté à ta vie, à tes espoirs nouveaux, à tes jeux d’esprit.
D’ailleurs, tes nouvelles préoccupations -mis à part l’amour immortel que tu portes à Mathieu depuis la classe de CE1- te sont pour l’instant inaccessibles et doivent s’inventer un nouvel alphabet. Courage. Ce n’est que le début. La crise de la vingtaine est d’autant plus douloureuse, tu verras bien.
A 14 ans donc, j’ai arrêté toute forme d’éducation physique. J’avais beau avoir été une grande athlète dès l’âge de 3 ans. Un petit bout qui promettait et qui se donnait corps et âme à déchirer les scores en athlétisme, tennis, basket, baseball, il avait fallu prendre une décision :
Le sport ou les études. La baballe ou les maths. La poussière ou la poésie. La victoire ou les plaques tectoniques. La géologie peut parfois se montrer très aguicheuse. Et les maths, ont toujours été de bonnes copines.
Le plaisir que je prenais à souligner les choses en rouge ! En vert ! Mince c’est mal fait. Je vais recommencer.
La vie a changé. Et l’EPS est devenue mon principal ennemi.
Je me souviens. C’était un lundi. Le lundi matin que l’on consacre au sport ! Encore une brillante idée du professeur principal qui exprimait sa frustration d’être bien moins sexy que le prof de sport et qui du coup lui/nous faisait payé le prix fort en lui/nous imposant l’obligation d’être physiquement concerné(s) par la vie, dès 8H30, LE LUNDI.
C’était au mois de décembre. Et le corps pédagogique, qui finalement ne serait jamais aussi bandant que ledit prof de sport, s’était allié et mis d’accord pour que l’on pratique *l’endurance*, sous la pluie, sous la neige, -10°, vous n’aurez qu’à tourner en rond autours du terrain de basket, et ne vous plaignez pas, il est en plein air, ça vous f’ra tous du bien.
L’Endurance. Quelle saloperie.
J’avais beau avoir un gros cœur roumain qui avait su faire face à beaucoup d’épreuves et autres intempéries musculaires, il n’en restait pas moins, qu’avec mes nouveaux kilos et mon petit squelette à peine pubère, la course à pieds était définitivement quelque chose d’inabordable qui dès l’évocation de son intitulé, me donnait envie de pleurer.
Terrain de basket en plein air de l’école Paul Langevin, Lundi 4 décembre, 8H30.
« Monsieur. Je sais pas ce qu’il m’arrive. J’ai hyper mal au ventre.
_ Tu peux courir ?
_ Je crois pas. C’est sans doute un problème de…de fille quoi.
_ Bon va t’allonger dans les vestiaires, on verra tout à l’heure. »
« S’allonger ». C’était le grand truc des profs ça. Allonge-toi un peu ça va passer.
Je pense que si j’additionnais tous les moments que j’ai passé « allongée un peu ça va passer » durant ma scolarité, je me retrouverais très certainement à avoir bénéficié gracieusement d’une bonne semaine de repos supplémentaire en plus des vacances. Mais attention. Une semaine à ne rien faire d’autre que d’être allongée et à faire semblant d’avoir mal quelque part. J’étais assez balaise pour ça. Les profs ne s’en plaignaient pas, c’était bien pour eux aussi, ils avaient l’impression qu’ils ne faisaient pas allonger les élèves pour rien et puis ça leur faisait des trucs à se raconter en salle de repos : « Pfiou j’ai fait allonger 2 élèves ce matin. »
Donner l’impression d’avoir VRAIMENT mal était donc inévitable. On ne s’allonge pas pour piquer un somme. On s’allonge pour souffrir, jusqu’à ce que quelqu’un appelle tout de même les pompiers et qu’il se passe enfin quelque chose dans cette journée pourrie, qui je le rappelle quand-même, a commencé ce matin, LUNDI, à 8H30 et SOUS LA PLUIE.
« Monsieur,monsieur, c’est Madeleine, je crois qu’elle va mal !!… !!!
_ Ah ? Qu’est ce qu’elle a encore ?
_ Elle se plie de douleur dans les vestiaires, elle a hyper mal au ventre !!! ( !!! Intonation adolescente qui croie être en train de sauver le monde, et qui prend conscience de sa place dans l’Univers.)
_ Bon, je vais aller voir. Mais je me fais pas trop de soucis, Madeleine, c’est quand même une grosse comédienne. »
(Il savait donc.)
Ce prof était vraiment sympathique en plus d’être beau. Toutes les filles l’aimaient d’amour. Toutes les filles, se battaient pour être promues chouchoute officielle.
Être la chouchoute de Mr Michel, c’était notre Pulitzer.
J’avais envie que mon cas soit grave. Que la prescription «vas t’allonger » de Mr Michel ait été judicieuse, qu’il en tire la gloire du prof qui prend les choses au sérieux et surtout, qu’il me plaigne un peu et ait envie de me protéger toute sa vie.
« Je crois que j’ai l’appendicite.
Autant voir grand.
_ Le médecin scolaire est là aujourd’hui, ça tombe bien, tu vas aller le voir quand on rentrera. »
Ah bah ça, ça tombe bien alors ! Merde. La comédie allait durer plus longtemps que prévue.
En même temps, plus le moment se rapprochait qu’on me retrouve sur la table d’auscultation de l’infirmerie, plus il me semblait que je commençais réellement à avoir mal au ventre.
« Je vous amène cette élève, elle se plaint de maux de ventre depuis ce matin. »
Je me plains, je me plains, comme il y allait ! C’est toi qui es censé me plaindre Michel !
« Hum…et là ? Hum…et là ? Hum hum…et là ? Je vois. Ecoute. Il est possible que tu ais une inflammation de l’appendice. C’est quelque chose qu’il ne faut pas négliger. Je vais donc t’envoyer aux urgences faire une écho. Est-ce que quelqu’un peut venir te chercher ? »
Je mens, il est vrai, avec une facilité déroutante. Mais j’assure qu’à ce moment précis j’avais effectivement bien mal au ventre. Je pense cela dit, et a posteriori, que cela n’avait rien à voir avec une quelconque infection. J’ai dû, envers et contre moi être ligotée par le doute. Ce doute me disant bien tranquillement : « Tu es peut être vraiment malade. On va peut-être devoir t’opérer. Pas sûr que tu en réchappes. Si j’étais toi j’aurais peur. Dans le doute. »
Alors oui j’ai somatisé. Alors, oui, je me suis mise à me tordre de douleur.
Ma grand-mère est venue me chercher. Ma mère était prévenue, elle nous rejoindrait plus tard.
A l’écho, les mecs étaient clairs :
« Appendicite aigüe. On opère ce soir.
_ Ah bon ? Vous êtes sûrs ? »
Non bien sûr que non. Mais bon dans l’incertitude, mieux vaut opérer la gamine qui se contracte de mal, plutôt que de la laisser crever parce que rien n’était « a priori » évident.
_ Oui oui ! Tout à fait sûr.
_ Ah bon. »
Si je lâche maintenant que c’était juste une ruse pour ne pas aller en sport, personne ne me croira et on pensera seulement que j’ai peur de l’opération : j’ai peur de l’opération.
On m’a emmenée au bloc. J’ai dit au revoir à mes parents avec cette petite glaire dans la gorge à qui j’avais pris soin d’apprendre les rudiments de la dramaturgie morbide et fataliste.
Sur la table d’opération, on me pose tout un tas de questions débiles.
Pfff, je regarde a télé, je sais très bien que c’est une feinte anesthésique qui n’a comme seul but que de détourner mon attention, si vous croyez que vous allez m’av….
L’opération est terminée.
Je me réveille. Je vomis. Je vomis vert. La cocote me gratte. J’ai plus d’appendice. Je suis dispensée de sport pendant 1 mois. Cool. Par contre j’ai grillé un joker. Le coup de l’appendicite c’est un truc qu’on fait qu’une fois.
Mais j’y ai gagné :
Depuis ce jour Mr Michel m’a un peu plus prise au sérieux. Il n’a pas hésité à appeler les pompiers quand après un saut en longueur je me suis croûtée en hurlant que j’étais paralysée (torticolis), quand après une mauvaise réception au cheval d’arson, j’ai fait entendre que je m’étais cassée la cheville (légère contracture), puis quand quelques mois après, à la piscine je me suis noyée dans le petit bain en prétendant que mon cœur s’était soudainement arrêté (flemme de nager…).



