Spasmes de la vie ordinaire : « le paludisme »
Qu’est ce qui vous amène?
Je ne sais pas. Je me sens mal. Je crois que j’ai le palu.
Qu’est ce qui vous fait penser ça? Vous revenez d’Afrique?
Non. Enfin si. Je suis partie il y a un an. Mais j’ai tous les symptômes.
Ah. Bon. Racontez-moi depuis le début.
Depuis le début?
Depuis le début.
Centre de vaccination AIR France. 9H00.
Etat brumeux, ville brumeuse, yeux dans la brume, respire dans la brume, la brume.
Je retrouve ma maman sur le trajet.
« J’ai reconnu ta démarche à 300 mètres ! »
Information brumeuse.
« Oui, mais ma chérie pourquoi tu vas dans ce sens, c’est dans l’autre sens le centre. »
Information brumeuse.
Dans la rue on discute un peu.
« Ca va toi ?, elle demande.
_ Bof, je sais pas non.
_ Ah mais si, tu as bonne mine !
_ QUOI ? SERIEUX !? Mais t’es ouf, j’ai jamais eu autant de cernes. Je flippe. Maman. Il faut que je t’avoue un truc. Promets-moi de ne pas me juger. Promets-moi de continuer de m’aimer.
_ Qu’est ce qu’il se passe encore ?
_ Voilà. Il y a quelques semaines, j’ai eu des relations non protégées avec un garçon. Et récemment une fille m’a dit qu’il avait des trucs.
_ Des trucs.
On ne s’arrête pas de marcher.
_ Oui des trucs. Une MST. Un truc pas grave. Mais bon il se peut que je l’ais chopée. Ca et autre chose, j’en sais rien. J’ai fait une prise de sang hier. J’aurai les résultats dans 3 jours. J’ai les boules. Si ça se trouve je suis malade. Si ça se trouve j’ai le Sida.
_ Mais non tu n’as rien. Ne t’inquiète pas. Rien du tout.
_ Ca me rassure que tu dises ça. Mais honnêtement, j’ai peur. En plus regarde ma tête. Regarde mes cernes. Je comprends pas pourquoi j’ai autant de cernes. Sérieux ! J’ai jamais eu de cernes !
_ N’ais pas peur, tu n’as rien je te dis. »
Ecouter la mère. Quand la mère affirme. L’écouter. Toujours.
« Ok… »
On arrive au centre. Centre de vaccination AIR France. 9h00
Les gens s’agglutinent devant les portes encore closes.
On est visiblement beaucoup ce matin à n’avoir pas envie d’attraper des maladies.
On se regarde tous. On sait que chacun part. Où ? C’est chouette la communion des gens qui protègent leur fuite.
Les portes s’ouvrent. On fait la queue.
On a rendez-vous.
Alexis nous a rejoins. Il part avec nous.
Henriette vient nous chercher et nous emmène dans une pièce.
« Alors ?! Par qui est-ce qu’on commence !!?? »
On est franchement pas pressés.
On se regarde tous les trois. Maman fait la maman :
« Par moi ! »
Fièvre jaune à droite. Hépatite à gauche. C’est fait.
« Au suivant ! »
Alexis me zieute. Je zieute Alexis.
« Suivant ! »
On continue de se zieuter. De toute façon il faudra y passer. Autant en finir.
« Euh… Alexis, t’y vas ? »
Frousse déplorable. J’envoie mon cadet en première ligne. J’aurais fait un piètre chef de guerre.
Alexis s’installe.
« Des allergies ?
_ Euh non.
_ Vous avez des maladies ?
_ Euh non.
Alexis pas très bavard. Pas très réveillé.
_ Vous suivez un traitement ?
_ Euh non.
_ Vous êtes séropositif ?
_ HAHA. Euh non.
Maman est venue s’assoir à côté de moi. Tandis que l’infirmière se prépare à shooter le gosse, je lui murmure :
« Est-ce que tu crois qu’il faut que je lui dise pour le Sida ?
_ Pfff, mais non. Arrête un peu voyons !
_ Non mais peut être qu’il y a des contre-indications !??
_ Tut tut tut. Tu arrêtes là.
_ Bon d’accord. »
« Et bien voilà jeune homme, c’est fini ! A nous mademoiselle ! »
Oula vous êtes sûre ? Non parce que là je sais plus trop.
« Installez-vous. Alors quel âge elle a cette grande fille !?
_ Euh 27 ans…
_ Hein ? Ah. Je vous donnais moins. Vous n’aimez pas les piqûres hein c’est ça ?
_ Oh non, je m’en fiche. Enfin.
_ Bon alors. Avez-vous des allergies ?
_ Alors oui. Je suis allergique au maquillage. Enfin quand j’en ai trop. Le gingembre me donne mal à la tête, mais je sais pas si c’est vraiment une allergie. Et puis, le ZINAC, ou un truc dans le genre, un antibio qui m’a filé des plaques un jour, enfin, on a jamais vraiment su si c’était ça ou autre chose. Et puis sinon, bah, euh, je digère absolument pas les poivrons, mais je crois que ça n’a rien à voir en fait,
si ?
_ Hum. Il va falloir vous détendre quand même un peu. Vous avez des maladies ? Vous suivez un traitement ?
_ Bah je prends du magnésium et de la vitamine C tous les matins. Mais sinon niveau maladie, en ce moment pas trop. Enfin j’espère. Il vaudrait peut-être vérifier non ? J’ai été sous antibio tout l’hiver…et je prends beaucoup d’Advil. Cela dit, j’ai une maladie génétique. La thalassémie. Mais mineure hein. Enfin je le précise quand même, parce que parfois quand on regarde mes prises de sang on y comprend plus rien. Haha. Thalassémie béta on dit. Comme le b de béta.
_ Oui, oui je connais. Bon. Rien d’autre ?
Je regardais maman du coin de l’œil qui commençait à rire nerveusement.
_ Euh non, je suis migraineuse, mais sinon ça va. Je crois.
_ Êtes-vous enceinte ?
_ HAHA, bah comment savoir !! Peut-être hein ! Non, mais si j’avais su, j’aurais fait des examens avant de venir vous voir. Bon. On va dire *peut-être*, parce qu’après tout who knows ?, comme on dit !
_ D’acc-ooord.
_ Dernière question : êtes-vous séronégative.
Ne pas regarder maman. Ne pas regarder maman.
_ Non… »
Elle ne parût même pas soulagée.
Elle prépara son matériel. Je vérifiai bien qu’elle sortait tout de sachets stérilisés.
« Alors, nous allons donc commencer par l’hépatite !
_ Oui, alors juste avant, j’ai une question, si possible…
Elle resta seringue en l’air en me regardant presque énervée. Elle essayait quand même de garder le sourire, j’aimais bien ça.
… oui , donc finalement, un vaccin c’est quoi ? C’est une mini dose du virus qui sert à développer des anticorps au cas où on choperait la merde, non ?
_ Euh, oui grosse modo. Mais vous savez, c’est une dose modifiée, et si minime…
_ Oui, non, mais ok, mais enfin techniquement, vous allez quand-même m’injecter l’hépatite là ?
_ Non : le vaccin.
_ Oui, enfin, y’a une chance pour que je fasse une hépatite quand même.
_ Non, enfin il y a peut-être 0, 0001% de chance.
_ Oui, bah je me suis déjà fait avoir avec ça pour l’hémorragie interne après mon ablation des amygdales hein.(*)
_ Rassurez-vous. Je fais ce métier depuis 30 ans. Je n’ai jamais vu personne attraper l’hépatite après s’être fait vacciner…
_ Ok »
Shoot. Epaule droite. Vous êtes immunisée.
« Oui, sauf qu’en fait, ce n’est pas vraiment pour l’hépatite que je m’inquiète. C’est plutôt pour la fièvre jaune…
_ C’est pareil…
_ Non, une fièvre jaune, ça fait quand même vachement plus flipper ! Quelle idée, sérieux, de donner ce nom à une fièvre ! JAUNE ! Non parce que jaune, on pense tout de suite au soleil, au feu, à des chaleurs inhumaines qui nous feront griller le cerveau de l’intérieur. J’aurais préféré un nom un peu plus technique. Là on sait déjà que ça peut être mortel, mais en plus la précarité du nom, nous rappelle que finalement, ça doit faire des millénaires qu’on connait cette maladie, qu’on a jamais su la soigner, et qu’on a même pas réussit à lui donner un autre nom, tant elle reste vague. Désolée, mais c’est un peu la flippe. Et là, on s’apprête tranquille à m’en foutre une dose dans le bras. Déjà que je sens déjà plus mon bras droit. Je sais pas hein. Je pose juste une question. J’ai confiance, tout ça. »
_ Vous avez déjeuné ce matin ?
_ EUH NON POURQUOI FALLAIT ???
Elle souriait déjà moins.
_ Non, non, enfin faudra manger un petit truc en sortant quand-même.
_ Si vous voulez, je vais m’acheter un petit pain vite fait et je reviens !
_ Non, non c’est bon. Vous savez il ya du monde qui attend quand même. »
Alexis n’arrivait pas à reprendre son souffle tant il riait. Maman avait abandonnée l’idée d’avoir honte et préféra se convertir au dépit de manière assez franche.
J’en aurais bien rajouté une couche, mais avant que j’ai pu dire quoique ce soit, l’infirmière m’avait déjà enfoncé sa grosse aiguille dans le bras.
« Je vous le dit, tout de suite, il se peut que vous ayez mal quelques jours après le vaccin : CE-N’EST- PAS-GRAVE. »
On a signé le registre. On m’a filé une image parce que j’avais été courageuse. Et nous sommes repartis.
Sur le chemin, la brume était toujours là.
« Maman. J’ai la tête qui tourne, pas toi ?
_ Non.
_ Hum. J’ai un peu mal au ventre aussi. Il faut que je mange. On va s’arrêter à une boulangerie.
_ Il faut que j’aille travailler, moi. Tu mangeras chez toi…
_ Ok. J’espère que je tiendrai… que je vais pas tomber dans les pommes dans le métro quoi… »
2 SEMAINES PLUS TARD. YAOUNDE. CAMEROUN. AFRIQUE.
J’avais complètement oublié cette histoire de fièvre jaune. Les tests MST et hépatiques étaient tous négatifs. J’étais censée être détendue. Mais non. Sur place, un danger bien plus important me préoccupait : Le Paludisme.
Dans l’avion, maman sortit les comprimés.
« Tiens, il faut commencer aujourd’hui.
_ Là ? Maintenant ? Dans l’avion ?
_ Oui, oui, il faut commencer le jour même.
_ Mais ça craint pas ? Je veux dire. Si je fais un rejet ?
_ Comment ça ?
_ Bah un rejet. J’ai pas franchement envie d’être malade dans l’avion, à 10.000 mètres d’altitude. C’est pas vraiment prudent.
_ Avale ! »
Je m’exécutai.
J’ai dû vider, durant notre séjour, environ 6 flacons de bombe anti-moustiques. Nous sommes restés 4 jours… Et résultat, je me suis quand-même faite bouffée comme une pomme fraîche.
C’est là que maman a trouvé judicieux de m’avertir, que le traitement anti-palu, n’était pas un vaccin, et que si il prévenait la maladie, il n’évitait cependant pas qu’on la contracte.
« Ca veut dire que j’ai peut-être le palu ?
_ Oui, ça veut dire qu’on a peut-être tous le palu ! Mais bon logiquement on ne l’attrape pas en 4 jours. Et puis, avec le traitement, au pire, les crises sont minimes. Et puis c’est bien d’avoir quelques maladies quand-même, c’est bon pour le système immunitaire… »
Elle le faisait exprès. Ce n’était pas possible.
J’ai donné un nom à toutes mes piqûres. Et je leur disais d’être gentilles.
Nous sommes rentrés à Paris.
Et?
Et c’est tout.
Vous avez de la fièvre?
Euh. Non. Enfin, il se peut que mon thermomètre soit cassé… parfois ça arrive.
Bon. Ouvrez la bouche. Hum. Tendez votre bras. pshhh pshhh pshhh pfiouuuuuuuuu. Hum.
Votre tension est parfaite. Bon. Ecoutez, les risques de crise de paludisme sont écartés.
Vraiment?
Vraiment.
Vous le voyez à quoi?
A TOUT.
Ah.
Il faut vous détendre. Vous êtes tendue. Vous faites du sport? Ca serait bien de faire du sport. Ou du yoga? Ou de la piscine!
C’est obligé? Je veux dire, est-ce que vous allez me faire une ordonnance médicale pour ça?
Non. C’est à vous de vous prendre en main, mademoiselle.
Oui. Je blaguais…
Ah et dernière chose!
Oui???!!
Vous pouvez enlever votre badge je crois.
Quel badge?
Le badge que vous cachez sous votre veste et sur lequel on peut lire
« Je reviens d’Afrique, j’ai peut-être le palu », je pense que c’est n’est plus d’actualité…
Hum. Mais quand vous dites « je pense », ça veut dire que vous n’êtes pas sûr?
(*) cf, Spasme de la vie ordinaire: « l’appendicite ».


